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Souveraineté numérique : la DINUM lâche Windows pour Linux — symbole ou vraie rupture ?

Le 8 avril 2026, la Direction interministérielle du numérique (DINUM) a officialisé sa migration de Windows vers Linux. L’annonce fait l’effet d’un séisme dans le paysage logiciel français. Mais derrière la communication politique, la réalité est plus nuancée — et mérite qu’on y regarde de près.


Ce qui a été annoncé, exactement

Lors d’un séminaire interministériel organisé le 8 avril 2026, la DINUM a publié un communiqué officiel annonçant sa « sortie de Windows au profit de postes sous système d’exploitation Linux ». Ce séminaire réunissait la Direction générale des entreprises (DGE), l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) et la Direction des achats de l’État (DAE).

Cette migration Linux figure parmi trois « premières étapes concrètes » d’un plan plus large. L’objectif affiché : réduire les dépendances numériques extra-européennes de l’État français. Chaque ministère devra formaliser son propre plan d’action d’ici l’automne 2026, couvrant les postes de travail, outils collaboratifs, antivirus, IA, bases de données, virtualisation et équipements réseau.

La Direction des achats de l’État (DAE) est chargée de cartographier les dépendances actuelles. Un objectif chiffré de réduction n’a, selon le communiqué officiel de la DINUM, pas encore été communiqué.


234 agents : le chiffre qui relativise tout.

Voilà le point que beaucoup d’articles ont passé sous silence. Selon Next.ink, la DINUM compte 234 agents à son effectif. La migration Linux concerne donc, dans un premier temps, 234 postes de travail. Sur l’ensemble de la fonction publique française, la portée immédiate est symbolique.

Next.ink le dit sans détour : « cette migration revêt une dimension essentiellement symbolique, mais elle se veut le signal d’une impulsion concrète ». La DINUM joue le rôle de role model — un exemple à faire infuser dans les ministères et opérateurs publics. C’est une stratégie d’influence, pas encore un déploiement massif.

Cela ne retire rien à la portée politique du geste. Mais confondre l’annonce et l’exécution serait une erreur de lecture.


NixOS, Sécurix et la question de la distribution retenue

Quelle distribution Linux sera déployée ? Le communiqué officiel de la DINUM ne le précise pas. Cependant, Next.ink signale que la DINUM développe en propre un projet de système d’exploitation sécurisé, basé sur NixOS, baptisé Sécurix.

Le projet est décrit ainsi par ses développeurs : « Grâce à NixOS, ce modèle de PC sécurisé est ré-instantiable pour des cas d’usages variables : poste multi-agent, poste multi-niveaux, poste en intranet seulement, etc. » Un système reproductible et configurable — une approche cohérente avec les exigences d’un parc informatique d’État.

Problème : Sécurix est, selon Next.ink, actuellement au stade alpha, sans support proposé à ce jour. La question se pose donc : ce logiciel est-il suffisamment robuste pour un déploiement en production ? La réponse n’est pas encore donnée. [À vérifier lors de l’annonce des plans d’action à l’automne]

NixOS est un choix techniquement intéressant. Sa gestion déclarative de la configuration permet une reproductibilité exacte des environnements — un atout réel pour la sécurité et la maintenance à grande échelle. Mais passer d’une version alpha à un déploiement institutionnel est un saut non trivial.


La Suite numérique et l’Assurance maladie : la partie visible de l’iceberg

La migration Linux de la DINUM s’inscrit dans un mouvement plus large. Le communiqué officiel de la DINUM mentionne également la migration de 80 000 agents de la Caisse nationale d’Assurance maladie (CNAM) vers des outils du socle numérique interministériel : Tchap (messagerie), Visio (visioconférence) et FranceTransfert (transfert de documents).

Ces outils constituent ce que la DINUM appelle La Suite numérique — un ensemble de services développés en open source, à destination des établissements publics. Selon Tom’s Hardware, ces services remplacent des plateformes comme Microsoft Teams, Zoom et Dropbox.

Next.ink apporte une nuance importante : les postes de travail de la CNAM tournent toujours sous Windows. La migration concerne les outils collaboratifs, pas l’OS de base. Par ailleurs, la CNAM exploite encore Exchange et SharePoint (Microsoft), avec un hébergement assuré en propre, protégé par des solutions Proofpoint (États-Unis) et Trend Micro (Japon). La dépendance extra-européenne reste donc significative à la CNAM.

Le gouvernement a également annoncé, selon le communiqué DINUM, la migration de la plateforme des données de santé vers une solution de confiance d’ici fin 2026.


Le contexte politique : quand la souveraineté devient urgente

Les déclarations ministérielles accompagnant cette annonce sont sans ambiguïté. David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics, a écrit dans le communiqué officiel : « Nous devons nous désensibiliser des outils américains et reprendre le contrôle de notre destin numérique. Nous ne pouvons plus accepter que nos données, notre infrastructure et nos décisions stratégiques dépendent de solutions dont nous ne contrôlons pas les règles, les prix, l’évolution et les risques. »

Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, a affirmé que « la souveraineté numérique n’est pas une option, c’est une nécessité stratégique ».

Tom’s Hardware soulève une question pertinente : le fossé culturel croissant entre les États-Unis et leurs alliés européens traditionnels a-t-il accéléré ce mouvement ? La réponse n’est pas formulée explicitement dans les sources disponibles. Mais le calendrier — et la tonalité des déclarations — laissent peu de place au doute.

La Cour des comptes avait, dans son rapport publié le 31 octobre 2025 selon Next.ink, formulé de sévères critiques sur le manque de coordination entre services de l’État, la sous-utilisation des clouds interministériels déjà déployés, et l’absence d’une stratégie formalisée en matière de souveraineté numérique. Cette annonce constitue donc aussi une réponse à ces critiques institutionnelles.


Et maintenant ? Ce qu’il faudra surveiller

La méthode retenue repose sur des « coalitions inédites associant ministères, grands opérateurs publics et acteurs privés », selon le communiqué DINUM. Les premières rencontres industrielles du numérique, organisées par la DINUM en juin 2026, doivent permettre de formaliser une « alliance public-privé pour la souveraineté européenne ».

L’automne 2026 sera le premier vrai test. Chaque ministère devra avoir rendu son plan d’action. C’est là que la rhétorique se confrontera aux contraintes réelles : compatibilité applicative, formation des agents, coûts de migration, et disponibilité d’alternatives souveraines crédibles pour chaque brique logicielle.

Tom’s Hardware note que la France, en tant que membre influent de l’UE, pourrait entraîner d’autres États membres dans cette dynamique. Si la migration est perçue comme un succès, l’effet d’entraînement pourrait dépasser les frontières françaises.

Sources : DINUM, Tom’s Hardware


Ce qu’il faut retenir

  • La DINUM a officiellement annoncé sa migration de Windows vers Linux le 8 avril 2026, lors d’un séminaire interministériel.
  • La migration concerne 234 agents dans un premier temps — un signal politique fort, pas encore un déploiement massif.
  • La distribution retenue n’est pas précisée dans le communiqué officiel. Next.ink évoque le projet interne Sécurix, basé sur NixOS, actuellement en version alpha.
  • 80 000 agents de la CNAM migrent vers des outils collaboratifs open source (Tchap, Visio, FranceTransfert) — mais leurs postes restent sous Windows.
  • Chaque ministère devra rendre un plan d’action de réduction des dépendances extra-européennes d’ici l’automne 2026.
  • Aucun objectif chiffré global de réduction n’a été communiqué à ce stade.
  • La Cour des comptes avait critiqué l’absence de stratégie coordonnée dans son rapport du 31 octobre 2025 — cette annonce y répond partiellement.
  • L’automne 2026 sera le vrai test : plans d’action ministériels, choix techniques, et calendriers concrets attendus.

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