Le rapport annuel de l’US PIRG Education Fund vient de tomber. Son verdict est sans appel : cinq ans après le début de ces enquêtes, les PC portables ne sont pas plus faciles à réparer. Asus mène le bal. Apple ferme la marche. Et entre les deux, le tableau est plus contrasté qu’il n’y paraît.
Le PIRG publie son cinquième bilan — et les résultats sont accablants
L’US PIRG Education Fund (United States Public Interest Research Group) est une association américaine à but non lucratif de défense des consommateurs. Sa cinquième enquête annuelle, intitulée Failing to Fix, a passé 105 produits au crible de la réparabilité.
Le constat est brutal. Malgré la multiplication des données publiques disponibles et la pression croissante des législateurs en faveur du droit à la réparation, rien n’a fondamentalement changé. Les machines restent aussi difficiles à ouvrir, à diagnostiquer et à réparer qu’avant.
Le classement 2026 place Asus et Acer en tête. Mais même Asus, leader du classement avec un B+, a vu son score baisser par rapport à l’année précédente (il obtenait un A-). Un recul qui mérite d’être noté.
Apple dernier — et pas de justesse
La pomme obtient la note C- dans le classement du PIRG. C’est la pire note du lot. Lenovo se glisse juste devant Apple avec un C, mais les deux traînent clairement en queue de peloton.
Le classement complet des laptops est le suivant :
- Asus — B+
- Acer — B
- Dell, HP, Samsung, Microsoft — B- (ex æquo, 3e place)
- Lenovo — C
- Apple — C-
Nathan Proctor, directeur principal de Right to Repair chez l’US PIRG, ne cache pas sa satisfaction devant la surprise que suscitent ces résultats : « Je pense que les gens ont été surpris par les notes d’Apple. Mais nous avons constaté qu’ils n’offraient pas le même niveau d’assistance logicielle. »
Ce point mérite qu’on s’y arrête. La réparabilité ne se mesure pas uniquement à la facilité d’ouverture du châssis. Le support logiciel — micrologiciels, outils de diagnostic, accès aux mises à jour — fait partie intégrante de l’équation. Sur ce terrain, Apple est clairement en retard selon le PIRG.
Le rapport porte officiellement sur les produits grand public. Mais comme le souligne Nathan Proctor : « Les entreprises achètent les mêmes produits, et les problèmes liés au droit à la réparation sont d’autant plus marqués que l’appareil est cher. » Un MacBook Pro vendu plusieurs milliers d’euros à une entreprise reste soumis aux mêmes contraintes de réparabilité qu’un modèle vendu à un particulier.

Les contrats de maintenance : un verrou juridique autant que technique
La réparabilité d’un appareil ne dépend pas uniquement de sa conception physique. Elle peut être verrouillée contractuellement. Nathan Proctor est explicite sur ce point : « De nombreuses entreprises lient leurs prestations à un contrat de maintenance, et elles se retrouvent désavantagées si elles ne souscrivent pas à ce contrat. Par exemple, elles pourraient ne pas envoyer le micrologiciel nécessaire à une réparation si le client n’a pas souscrit à un tel contrat. »
C’est un mécanisme bien rodé. La machine est techniquement réparable. Mais sans accès au firmware (micrologiciel), la réparation est bloquée. Le constructeur devient ainsi le seul prestataire possible — non pas par nécessité technique, mais par verrouillage délibéré.
Ce schéma n’est pas propre au monde des PC portables. L’affaire John Deere en est l’illustration la plus spectaculaire. Le fabricant de tracteurs américain a accepté de payer 99 millions de dollars pour régler un recours collectif lié exactement à ce type de pratique — l’accord est encore soumis à approbation judiciaire finale. Il s’engage également à fournir pendant dix ans les outils logiciels de diagnostic à ses clients. Selon Korben, qui cite Reuters, l’accord prévoit que les agriculteurs récupèrent entre 26 et 53 % des surcoûts de réparation forcée chez les concessionnaires agréés — bien au-dessus de la moyenne habituelle de 5 à 15 % dans ce type de recours collectif.
Le parallèle avec le monde des PC est direct. Remplacer « tracteur » par « MacBook » ou « ThinkPad », et le mécanisme reste identique.
La durabilité s’impose (enfin) comme critère d’achat en entreprise
Du côté des décideurs informatiques, le vent tourne. Lara Greden, directrice principale chargée des études de marché chez IDC, observe un changement de mentalité : « Nous constatons que de plus en plus de responsables informatiques prennent en compte l’ensemble du cycle de vie lorsqu’ils choisissent des produits informatiques pour leur entreprise. »
Les chiffres confirment cette tendance. Selon une enquête menée par IDC, 88 % des personnes interrogées indiquent que les services de fin de cycle de vie ou de mise au rebut des équipements constituent un facteur essentiel ou important dans la sélection de leurs fournisseurs de PCaaS (PC as a Service).
Les cycles de renouvellement s’allongent également. Lara Greden note que certaines entreprises passent d’un cycle fixe de trois ans à des cycles de quatre ou cinq ans, voire plus, avec des remplacements uniquement en cas de nécessité réelle. Des outils comme Dell Lifecycle Hub et Lenovo xIQ exploitent des données de télémétrie pour affiner ces décisions.
Mieux encore : selon IDC toujours, la possibilité de réparer des PC — voire d’inclure des modèles reconditionnés — dans les contrats PCaaS constitue l’un des deux principaux critères de décision lors du choix d’un fournisseur. La réparabilité n’est plus un argument de niche. Elle est devenue un critère commercial.

La France en avance, les États-Unis à la traîne
L’US PIRG ne se contente pas de publier des classements. L’organisation milite activement pour des changements législatifs. Elle a notamment exhorté Microsoft à revoir la date de fin de support de Windows 10 — une position que Lowforehead.tech partage pleinement.
Sur le terrain de l’étiquetage, le PIRG regarde vers la France avec envie. Nathan Proctor est clair : « Les acheteurs d’ailleurs tireraient pleinement parti d’un étiquetage de ce type. » En France, les fabricants sont tenus de publier un indice de réparabilité standardisé dès la mise en vente d’un produit. Un système que le PIRG souhaite voir adopter aux États-Unis.
C’est l’un des rares domaines où la réglementation française peut servir de modèle exportable. L’indice de réparabilité français impose une transparence minimale. Il ne résout pas tout — un mauvais score n’interdit pas la vente — mais il informe. Et l’information reste le premier levier du choix éclairé.
Source : Le Monde Informatique
Ce que ce classement change (ou pas)
La publication annuelle du rapport Failing to Fix a le mérite d’exister. Elle documente, elle compare, elle interpelle. Mais cinq éditions plus tard, le constat reste le même : les machines ne sont pas plus réparables.
Ce n’est pas faute de données. Ce n’est pas faute de pression politique. C’est une question de volonté industrielle — et de modèle économique. Un appareil facilement réparable, c’est un appareil qui vit plus longtemps. Un appareil qui vit plus longtemps, c’est un appareil qu’on ne rachète pas.
La logique est implacable. Tant que la réparabilité ne sera pas imposée par la loi avec des sanctions réelles, les constructeurs n’ont aucune raison structurelle de changer de cap.
Points à retenir
- Selon l’US PIRG (Failing to Fix, 5e édition), Asus (B+) et Acer (B) obtiennent les meilleurs scores de réparabilité sur 105 produits testés
- Dell, HP, Samsung et Microsoft sont ex æquo en 3e position avec un B-
- Apple obtient la note C-, la pire du classement — notamment pour son manque d’assistance logicielle
- Lenovo (C) ferme l’avant-dernière place, juste devant Apple
- La réparabilité est aussi verrouillée contractuellement, pas seulement techniquement
- Selon IDC, 88 % des DSI considèrent les services de fin de vie comme un critère essentiel de sélection
- La France dispose d’un indice de réparabilité obligatoire que le PIRG souhaite voir adopté aux États-Unis
- L’affaire John Deere (99 millions de dollars, 10 ans d’outils de diagnostic — accord en attente d’approbation judiciaire) montre que la pression juridique peut forcer la main des constructeurs récalcitrants


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