L’Union européenne vient de mettre un coup de pied dans la fourmilière de l’obsolescence programmée. À partir du 18 février 2027, tu pourras enfin changer la batterie de tes appareils électroniques sans avoir besoin d’un diplôme en microchirurgie. Une victoire historique pour le droit à la réparation… tempérée par une exemption qui risque de laisser les smartphones exactement là où ils sont.
Une réglementation qui couvre tout le cycle de vie
Le règlement européen sur les batteries (UE 2023/1542), entré en vigueur le 17 août 2023, adopte une approche radicalement différente de la législation précédente. Selon la Commission européenne, il s’agit de « la première législation européenne adoptant une approche complète du cycle de vie » où extraction, fabrication, utilisation et recyclage sont traités dans un seul texte de loi.
Concrètement, depuis 2025, des exigences progressives s’appliquent sur l’empreinte carbone des batteries de véhicules électriques et de transport léger (vélos électriques, trottinettes).
Les batteries devront afficher des déclarations environnementales, des classes de performance et respecter des limites maximales d’émissions.
Un passeport numérique accessible via QR code fournira des données détaillées sur chaque batterie pour aider consommateurs et professionnels à faire des choix éclairés.
La réglementation impose également des restrictions strictes sur les substances dangereuses (mercure, cadmium, plomb).
Elle prévoit une révision régulière des substances préoccupantes. L’objectif est de forcer l’industrie à minimiser l’utilisation de matériaux toxiques dès la conception.
18 février 2027 : le jour où tu pourras (presque) réparer ton téléphone
La mesure phare arrive le 18 février 2027.
Les consommateurs pourront retirer et remplacer les batteries portables de leurs appareils électroniques « à tout moment du cycle de vie » du produit, avec des outils commercialement disponibles. Nul besoin donc d’outillage propriétaire introuvable. Fini l’époque où changer une batterie nécessitait un rendez-vous en boutique, des outils spécialisés et parfois plus cher qu’un appareil d’occasion.
Le règlement va plus loin avec deux dispositions majeures que l’article original ne mentionnait pas. D’abord, l’interdiction explicite du parts-pairing : cette pratique où un logiciel vérifie si la batterie est « officielle » via un identifiant unique sera prohibée. Apple, Samsung et les autres ne pourront plus bloquer les batteries tierces par voie logicielle.
Ensuite, les fabricants devront rendre disponibles les batteries comme pièces de rechange pendant au moins 5 ans après la dernière unité du modèle mise sur le marché.
Cette obligation va directement à l’encontre des pratiques actuelles de nombreux fabricants. Prends Apple, par exemple. Comme le rappelle Les Numériques, la marque à la pomme a systématiquement utilisé des vis pentalobe. C’est un format semi-propriétaire en forme de fleur à cinq branches, pour compliquer l’accès aux composants internes de ses iPhone depuis 2010-2011.
iFixit qualifiait la tactique de « diabolique » à l’époque. Les techniciens en Apple Store allaient même jusqu’à remplacer les anciennes vis cruciformes des iPhone 4 par des vis pentalobe lors des réparations. Un message clair : la réparation, c’est notre territoire.
Pour les batteries de transport léger (vélos électriques, trottinettes), le remplacement devra être réalisable par un professionnel indépendant, pas forcément par l’utilisateur. Cela reste une nuance importante.

L’exemption smartphone : quand le diable se cache dans les guidelines
Et c’est là que ça se complique. Les guidelines de la Commission publiées en février 2025 précisent que pour les smartphones et tablettes, le règlement Ecodesign (EU 2023/1670, applicable depuis le 20 juin 2025) prime sur le règlement Batteries.
Concrètement, les fabricants de smartphones peuvent éviter l’obligation de batterie remplaçable par l’utilisateur si leur batterie maintient 80% de capacité après 1000 cycles de charge. C’est à dire environ 5 ans d’usage typique. C’est ce que Right to Repair Europe dénonce comme « une énorme opportunité manquée » qui « va directement à l’encontre de l’objectif même du règlement sur les Batteries ».
En clair, Apple garde sa batterie collée, certifie 80% à 1000 cycles en conditions de laboratoire, et hop, exemption validée.
Les flagships actuels (iPhone 15/16, Samsung Galaxy S récents) atteignent déjà ce seuil ou s’en approchent.
Le critère n’est pas ambitieux, puisqu’il a toute évidence été calibré pour que les gros fabricants puissent s’y conformer sans changer leur design.
Et le piège est encore plus vicieux. Les tests de durabilité se font en laboratoire : température constante, charge/décharge standardisée, conditions idéales. Pas avec un utilisateur qui charge son téléphone sur le tableau de bord en plein été, qui abuse de la charge rapide ou qui laisse tomber à 5% avant de recharger.
En conditions réelles, ta batterie à 5 ans sera probablement bien en dessous des 80%.
Tu ne pourras toujours pas la changer toi-même.
Comme le résume un commentateur de Hackaday : on aura probablement un an de modèles un peu plus épais. Les batteries seront accessibles, et tout le monde demandera l’exemption « durabilité ». On reviendra donc à la case départ. Les téléphones pliables et enroulables sont d’ailleurs déjà totalement exemptés du règlement Ecodesign. C’est justement la tendance montante du marché. Habile, n’est-ce pas ?
La victoire du règlement Batteries est donc réelle pour les écouteurs sans fil, liseuses, manettes de jeu, montres connectées, appareils photo, et tous les appareils portables qui ne sont pas couverts par l’Ecodesign smartphones, une catégorie dans laquelle même l’électroménager est concerné. Mais pour ton iPhone ou ton Galaxy ? Ne sors pas encore le tournevis.
Des objectifs de recyclage ambitieux
Le règlement ne se contente pas de faciliter le remplacement. Il impose des objectifs progressifs de recyclage à partir de 2025, avec un focus particulier sur les matières premières critiques.
Les chiffres sont précis : 63% des batteries portables collectées d’ici fin 2027, montant à 73% d’ici fin 2030. Pour les batteries de transport léger : 51% fin 2028, 61% fin 2031.
La récupération du lithium devra atteindre 50% fin 2027 puis 80% fin 2031. Des niveaux minimaux de contenu recyclé sont imposés : 16% pour le cobalt, 85% pour le plomb, 6% pour le lithium et 6% pour le nickel.
Cette approche répond à une explosion de la demande. Selon la Commission européenne, la demande mondiale de batteries devrait être multipliée par 14 d’ici 2030, l’UE représentant potentiellement 17% de cette demande. Une croissance principalement tirée par l’électrification des transports.
Face à cette augmentation exponentielle, le règlement impose des obligations de diligence raisonnable aux entreprises. Elles devront identifier, prévenir et traiter les risques sociaux et environnementaux liés à l’extraction, au traitement et au commerce des matières premières. Les PME bénéficient d’une exemption de ces obligations de diligence. L’Europe ne veut pas que sa transition écologique se fasse au prix de catastrophes environnementales ailleurs.

Un signal fort, mais Apple a déjà trouvé la parade
Cette réglementation arrive dans un contexte où les fabricants multiplient les stratégies anti-réparation. Au-delà des vis propriétaires, Apple annonce la fin du support de Rosetta 2 pour les applications Intel à partir de macOS 28 à l’automne 2027 (selon Le Monde Informatique).
La transition Intel → Apple Silicon dure depuis 2020, et les développeurs ont eu 7 ans pour porter leurs app. C’est une transition architecturale, pas de l’obsolescence au sens strict. Pour les utilisateurs de logiciels de niche abandonnés par leurs éditeurs cependant, le résultat est le même : du matériel fonctionnel rendu inutilisable par le logiciel.
Le règlement européen sur les batteries représente un contre-pied significatif. Il pose un principe simple, c’est que la durabilité doit primer sur l’obsolescence. Les appareils doivent être conçus pour durer et être réparables, pas pour être remplacés tous les deux ans.
Mais l’exemption smartphone montre les limites de l’exercice. Le lobbying industriel a réussi à insérer une porte de sortie calibrée sur mesure pour les plus gros acteurs du marché. Le seuil de 80% à 1000 cycles n’est pas un objectif ambitieux, c’est la validation du statu quo. Tant que les tests se font en labo plutôt qu’en conditions réelles, les fabricants pourront afficher des chiffres flatteurs qui ne correspondent pas à l’expérience utilisateur.
La période 2025-2027 sera révélatrice. Combien de fabricants opteront pour des batteries réellement accessibles ? Combien se réfugieront derrière l’exemption « durabilité » ? Et surtout, la Commission aura-t-elle le courage de resserrer les critères quand il deviendra évident que le seuil actuel ne change rien ?
À retenir
- 18 février 2027 : date butoir pour les batteries portables remplaçables par l’utilisateur dans l’UE
- Exemption smartphones : les fabricants qui garantissent 80% de capacité après 1000 cycles (en labo) peuvent garder leurs batteries collées — les flagships actuels remplissent déjà ce critère
- Parts-pairing interdit : les fabricants ne pourront plus bloquer les batteries tierces par logiciel
- Pièces de rechange : batteries disponibles pendant au moins 5 ans après fin de vente du modèle
- Téléphones pliables/enroulables : totalement exemptés
- Dès 2025 : obligations sur l’empreinte carbone et les passeports numériques
- Recyclage obligatoire : 63% de collecte fin 2027, 73% fin 2030 ; récupération des matières critiques (cobalt, lithium, nickel)
- Demande mondiale x14 d’ici 2030 : le règlement anticipe l’explosion du marché
- Diligence environnementale obligatoire pour les entreprises sur toute la chaîne (PME exemptées)
- La vraie victoire concerne les écouteurs, liseuses, manettes, montres connectées et tous les appareils hors Ecodesign smartphones — pas forcément ton iPhone
Sources principales : Commission européenne, Conseil de l’UE, Right to Repair Europe, Commission européenne — Ecodesign, Hackaday, Les Numériques, Le Monde Informatique, Disruptive Competition Project


Laisser un commentaire